La nuit, Elie Wiesel

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Elie Wiesel s’en est allé le 2 juillet 2016. Son livre, La Nuit, m’a profondément marquée et reste un des livres que j’ai le plus relu. Je l’ai repris et relu, une fois encore, il y a deux jours. Hier soir, j’ai refermé le livre sur la dernière page. Comme à chaque fois, les tripes serrées et le regard plus acéré que jamais, l’écho de son histoire résonne en moi, fortement. Plus fort, encore, cette fois. Beaucoup plus fort…

Qui est Elie Wiesel ?

Né en 1928 à Sighet en Transylvanie (Roumanie), Elie Wiesel était adolescent lorsqu’en 1944 il fut déporté avec sa famille à Auschwitz puis à Buchenwald. Le 11 avril 1945, au matin, le mouvement de résistance interne du camp chasse les SS et vers 18h, le premier char américain entre à Buchenwald. Elie Wiesel est libéré. Il a survécu à cet enfer. Durant la décennie suivante, Elie Wiesel suit des études de philosophie à la Sorbonne avant de se lancer dans le journalisme. Grâce à sa parfaite maîtrise des langues (il parle le hongrois, le yiddish, l’hébreu, le français et l’anglais), il collabore à de nombreux journaux, notamment israéliens. C’est son ouvrage « La Nuit« , qu’il publie à l’âge de 30 ans, qui le fait connaître du grand public et accéder à une notoriété internationale.  La Nuit est le récit de ses souvenirs: la séparation d’avec sa mère et sa petite soeur qu’il ne reverra plus jamais, le camp où avec son père il partage la faim, le froid, les coups, les tortures…et la honte de perdre sa dignité d’homme quand il ne répondra pas à son père mourant.

Elie Wiesel se consacre ensuite à la médiatisation des horreurs de la Shoah en recueillant les témoignages de survivants. Il obtient la nationalité américaine en 1963 et occupe des postes de prestige dans différentes universités du pays. Décoré de la Légion d’honneur en 1984, l’écrivain reçoit le prix Nobel de la paix deux ans plus tard.

L’incipit de La Nuit

Le début de ce récit est centré sur un personnage, Moshé-le-Bedeau, qui tel Cassandre, voit le pire arriver mais n’est ni entendu ni pris au sérieux par les membres de son propre peuple. Qu’il est terrible d’être celui/celle qui voit et d’être considéré(e) comme le fou/la folle ou l’alarmiste de service !

L’ouverture de La Nuit retentit avec une force nouvelle eu égard à l’ensemble des événements récents qui n’affleurent plus mais éclatent un peu partout autour de nous. Je vous laisse vous en imprégner et retirer vos propres impressions.

Chapitre I

On l’appelait Moshé-le-Bedeau, comme si de sa vie il n’avait eu un nom de famille. Il était le « bon-à-tout-faire » d’une synagogue hassidique. Les Juifs de Sighet – cette petite ville de Transylvanie où j’ai passé mon enfance – l’aimaient bien. Il était très pauvre et vivait misérablement. En général les habitants de ma ville, s’ils aidaient les pauvres, ils ne les aimaient guère. Moshé-le-Bedeau faisait exception. Il ne gênait personne. Il était passé maître dans l’art de se faire insignifiant, de se rendre invisible.

Physiquement, il avait la gaucherie du clown. Il éveillait le sourire, avec sa timidité d’orphelin. J’aimais ses grands yeux rêveurs, perdus dans le lointain. Il parlait peu. Il chantait; il chantonnait plutôt. Les bribes qu’on pouvait saisir parlaient de la souffrance de la divinité, de l’Exil de la Providence qui, selon la Kabbale, attendrait sa délivrance dans celle de l’homme.

Je fis sa connaissance vers la fin de 1941. J’avais presque treize ans. J’étais profondément croyant. Le jour, j’étudiais le Talmud, et, la nuit, je courais à la synagogue pour pleurer sur la destruction du Temple.

Je demandai un jour à mon père de me trouver un maître qui pût me guider dans l’étude de la Kabbale.

– Tu es trop jeune pour cela. C’est seulement à trente ans, a dit Maïmonide, qu’on a le droit de s’aventurer dans le monde plein de périls du mysticisme. Tu dois d’abord étudier les matières de base que tu es à même de comprendre.

[…]

– Il n’y a pas de Kabbalistes à Sighet, répétait mon père.

Il voulait chasser cette idée de mon esprit. Mais en vain. Je me trouvai moi-même un maître en la personne de Moshé-le-Bedeau.

Il m’avait observé un jour alors que je priais, au crépuscule.

– Pourquoi pleures-tu en priant ? me demanda-t-il, comme s’il me connaissait depuis longtemps.

– Je n’en sais rien, répondis-je, fort troublé.

La question ne s’était jamais présentée à mon esprit. Je pleurais parce que…parce que quelque-chose en moi éprouvait le besoin de pleurer. Je ne savais rien de plus.

– Pourquoi pries-tu ? me demanda-t-il après un moment.

Pourquoi je priais ? Étrange question. Pourquoi vivais-je ? Pourquoi respirais-je ?

– Je n’en sais rien, lui dis-je, plus troublé encore et mal à l’aise. Je n’en sais rien.

À partir de ce jour, je le vis souvent. Il m’expliquait avec beaucoup d’insistance que chaque question possédait une force que la réponse ne contenait plus…

[…]

Un soir, je lui dis combien j’étais malheureux de ne point trouver à Sighet un maître qui m’enseignât le Zohar, les livres kabbalistiques, les secrets de la mystique juive. Il eut un sourire indulgent. Après un long silence, il me dit:

– Il y a mille et une portes pour pénétrer dans le verger de la vérité mystique. Chaque être humain a sa porte. Il ne doit pas se tromper et vouloir pénétrer dans le verger par une porte autre que la sienne. C’est dangeureux pour celui qui entre et aussi pour ceux qui s’y trouvent déjà.

Et Moshé-le-Bedeau, le pauvre va-nu-pieds de Sighet, me parlait de longues heures durant des clartés et des mystères de la Kabbale. C’est avec lui que je commençai mon initiation. Nous relisions ensemble, des dizaines de fois, une même page du Zohar. Pas pour l’apprendre par coeur mais pour y saisir l’essence même de la divinité.

Et tout au long de ces soirées, j’acquis la conviction que Moshé-le-Bedeau m’entraînerait avec lui dans l’éternité, dans ce temps où question et réponse devenaient UN.

Puis un jour, on expulsa de Sighet les Juifs étrangers. Et Moshé-le-Bedeau était étranger.

Entassés par les gendarmes hongrois dans des wagons à bestiaux, ils pleuraient sourdement. Sur le quai de départ, nous pleurions aussi. Le train disparut à l’horizon; il ne restait derrière lui qu’une fumée épaisse et sale.

J’entendis un Juif dire derrière moi, en soupirant:

– Que voulez-vous ? C’est la guerre…

Les déportés furent vite oubliés. Quelques jours après leur départ, on disait qu’ils se trouvaient en Galicie, où ils travaillaient, qu’ils étaient même satisfaits de leur sort.

Des jours passèrent. Des semaines, des mois. La vie était redevenue normale. Un vent calme et rassurant soufflait dans toutes les demeures. Les commerçants faisaient de bonnes affaires, les étudiants vivaient au milieu de leurs livres et les enfants jouaient dans la rue.

Un jour, comme j’allais entrer dans la synagogue, j’aperçus, assis sur un banc, près de la porte, Moshé-le-Bedeau.

Il raconta son histoire et celle de ses compagnons. Le train des déportés avait passé la frontière hongroise et, en territoire polonais, avait été pris en charge par la Gestapo. Là, il s’était arrêté. Les Juifs durent descendre et monter dans des camions. Les camions se dirigèrent vers une forêt. On les fit descendre. On leur fit creuser de vastes fosses. Lorsqu’ils eurent fini leur travail, les hommes de la Gestapo commencèrent le leur. Sans passion, sans hâte, ils abattirent leurs prisonniers. Chacun devait s’approcher du trou et présenter sa nuque. Des bébés étaient jetés en l’air et les mitrailleuses les prenaient pour cibles. C’était dans la forêt de Galicie, près de Kolomaye. Comment lui-même, Moshé-le-Bedeau, avait réussi à se sauver ? Par miracle. Blessé à la jambe, on le crut mort…

Tout au long des jours et des nuits, il allait d’une maison juive à l’autre, et racontait l’histoire de Malka, la jeune fille qui agonisa durant trois jours, et celle de Tobie, le tailleur, qui implorait qu’on le tue avant ses fils…

Il avait changé, Moshé. Ses yeux ne reflétaient plus la joie. Il ne chantait plus. Il ne me parlait plus de Dieu ou de la Kabbale, mais seulement de ce qu’il avait vu. Les gens refusaient non seulement de croire à ses histoires mais encore de les écouter.

– Il essaie de nous apitoyer sur son sort. Quelle imagination…

Ou bien:

– Le pauvre, il est devenu fou.

Et lui, il pleurait:

– Juifs, écoutez-moi. C’est tout ce que je vous demande. Pas d’argent, pas de pitié. Mais que vous m’écoutiez, criait-il dans la synagogue, entre la prière du crépuscule et celle du soir.

Moi-même, je ne le croyais pas. Je m’asseyais souvent en sa compagnie, le soir après l’office, et écoutais ses histoires, tout en essayant de comprendre sa tristesse. J’avais seulement pitié de lui.

– On me prend pour un fou, murmurait-il, et des larmes, comme des gouttes de cire, coulaient de ses yeux.

Une fois, je lui posai la question:

– Pourquoi veux-tu tellement qu’on croie ce que tu dis ? À ta place, cela me laisserait indifférent, qu’on me croie ou non…

Il ferma les yeux, comme pour fuir le temps:

– Tu ne comprends pas, dit-il avec désespoir. Tu ne peux pas comprendre. J’ai été sauvé, par miracle. J’ai réussi à revenir jusqu’ici. D’où ai-je pris cette force ? J’ai voulu revenir à Sighet pour vous raconter ma mort. Pour que vous puissiez vous préparer pendant qu’il est encore temps. Vivre ? Je ne tiens plus à la vie. Je suis seul. Mais j’ai voulu revenir, et vous avertir. Et voilà: personne ne m’écoute…

   C’était vers la fin de 1942.

  La vie, ensuite, est redevenue normale. La radio de Londres, que nous écoutions tous les soirs, annonçait des nouvelles réjouissantes: bombardement quotidien de l’Allemagne, Stalingrad, préparation du deuxième front, et nous, Juifs de Sighet, nous attendions les jours meilleurs qui n’allaient plus tarder maintenant.

 […]

     Printemps 1944. Nouvelles resplendissantes du front russe. Il ne subsistait plus aucun doute quant à la défaite de l’Allemagne. C’était uniquement une question de temps; de mois ou de semaines, peut-être.

     Les arbres étaient en fleurs. C’était une année comme tant d’autres, avec son printemps, avec ses fiançailles, ses mariages et ses naissances.

     Les gens disaient:

    – L’Armée Rouge avance à pas de géant…Hitler ne sera pas capable de nous faire de mal, même s’il le veut…

    Oui, nous doutions même de sa volonté de nous exterminer.

    Il irait anéantir tout un peuple ? Exterminer une population dispersée à travers tant de pays ? Tant de millions de gens ! Avec quels moyens ? Et en plein vingtième siècle !

    Aussi les gens s’intéressaient-ils à tout – à la stratégie, à la diplomatie, à la politique, au Sionisme – mais non à leur propre sort.

    Même Moshé-le-Bedeau s’était tu. Il était las de parler. Il errait dans la synagogue ou dans les rues, les yeux baissés, le dos voûté, évitant de regarder les gens.

 

Les hommages à Elie Wiesel, entre autres

Courrier International, ici.

Le Monde, ici.

 

 

 

 

 

 

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