Pour Ben…

Le soir du 24 décembre 2015, je lisais ce passage du livre de Sylvie Germain (une de mes auteures préférées), Petites scènes capitales. La pleine lune illuminait le petit village des Pyrénées où je séjournais. À rebours et pour commencer 2016, je partage ce moment de féérie céleste et de beauté littéraire avec vous.

Pleine lune Ben                                                                                                     Photo de Ben Favier

     À l’angle d’une rue où elle vient de déboucher, toute sa hâte et ses défenses tombent subitement, elle reste plantée au milieu du trottoir, le visage levé. Que se passe-t-il avec le ciel ? La nuit a perdu son opacité, elle est d’un noir de basalte poli, brillant comme un miroir qui ne réfléchit que du vide, et elle est immense au-dessus de la ville.

    Que se passe-t-il, surtout, avec la lune ? Elle se tient bas dans le ciel, au ras des toits, pleine et blanche, d’une rondeur parfaite, d’un volume colossal. Elle est posée si bas, si près, juste au bout de la rue, que Lili a l’impression qu’elle pourrait parvenir auprès d’elle en quelques enjambées et la toucher. Sa blancheur est de soie, éblouissante, le dessin de ses cratères, des crêtes de ses montagnes, d’une grande netteté. Jamais elle n’a vu une nuit aussi ample, une lune aussi monumentale et proche, aussi splendide et inquiétante. Lili marche vers elle, la planète venue sans bruit effleurer la Terre – ou bien est-ce la Terre qui est entrée en dérive et qui se rapproche de son satellite ? Jusqu’où ira ce rapprochement : jusqu’à la collision, ou au simple accolement ? Elle court presque, comme vers une personne, elle court entre alarme et émerveillement, les yeux fixés sur ce masque géant, d’une candeur glacée, radiante.

     Elle court, inconsciente de l’absurdité de son élan, oublieuse de tout, de l’heure, du froid, d’elle-même. Elle n’est plus qu’un insecte attiré par le globe de lumière, un atome aimanté par un énorme corps céleste, un pur désir sur le point de se dissoudre dans une joie fatale pour mieux se dilater, ou s’y perdre. Un pur désir de rien. Mais le froid, lui, sévit sans faiblir, il lui coupe le souffle, elle ralentit le pas, et la lune, dans sa démesure impassible, lui flanque une gifle en silence, réveillant sa conscience, la renvoyant à ses limites. Elle rentre transie à la maison, doutant de la réalité des choses, ébahie par ce surgissement de beauté paisible et menaçante, et atterrée par sa propre infimité.

Pleine lune Ortiac - 25.12 (1)

 

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